Décompositions mineures



Décompositions mineures, 49 natures mortes, c'est le titre d'un recueil collectif, pièce à plusieurs voix, qui présente des instantanés d'une famille d'aujourd'hui. Ce recueil a été réalisé avec le soutien de l'Agence Culturelle d'Alsace et sous la direction d'Emmanuel Adely.

La pièce a été mise en voix à l'occasion des rencontres du Point d'Eau, en mai 2009, par la compagnie Le Talon Rouge. Avec Blanche Giraud-Beauregardt, Milan Morotti, Laure Werckmann, Francis Freyburger, Catherine Javaloyès et David Lopez.

La voix de Jérôme:
"
J’ai 44 ans. J’ai les épaules plates. Je n’ai pas la vie dont je rêvais petit. J’ai réussi vous vous dites hein. J’ai une belle vie vous croyez. J’ai pas l’air d’en avoir bavé. J’ai les souliers trop petits et les chaussettes qui tirebouchonnent. J’ai un fils dépourvu d’intelligence. Je n’ai pas froid l’hiver. J’ai le sourire bien accroché. Je n’ai pas envie de goûter à mon assiette. J’ai la nausée en voyant vos tronches la bouche en cœur. J’ai des crampes et le ventre creux. J’ai vos questions dans la tête. J’ai votre approbation qui me démange. Je n’ai pas envie de vous faire plaisir. J’ai la gâteuse à ma gauche qui me demande si j’ai aimé le vin. J’ai aimé le vin. J’ai aimé boire boire boire. Je n’ai pas aimé sa voix mielleuse. J’ai envie de l’envoyer chier cette vieille conne. J’ai peur. J’ai mal au ventre. Je n’ai pas envie, pas envie de rien. J’ai une femme que je n’aime plus. Je n’ai pas de solution de repli. J’ai envie de fuir. Je ne sens plus rien. J’ai un poids mort à l’intérieur. Je n’ai pas d’arsenic pour vous éliminer tous. J’ai une horde de chiens qui hurlent crachent et bavent à l’intérieur. Je n’ai plus envie de m’essuyer les pieds. J’ai la trouille au ventre. Je n’ai pas peur de vous. J’ai la trouille de sentir ce qu’il y a dans mon corps à l’intérieur. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. J’ai oublié d’avoir envie. Je n’ai pas pu m’écarter de tes injonctions. J’ai le cœur qui éclate en disant cela. Je n’ai pas suivi un chemin. J’ai rempli une case. J’ai rejoint une place vide, interchangeable. Je n’ai pas choisi. J’ai choisi de ne pas choisir. J’ai évité. J’ai évité de sentir. Je n’ai pas aimé ma femme je crois. J’ai suivi tes recommandations putain. Je n’ai pas honte de toi. J’ai honte d’avoir évité. Je n’ai pas menti aux autres, à ma femme, à moi-même. J’ai menti à ce qu’il aurait pu advenir de moi. Je n’ai pas voulu imaginer ce qu’il aurait pu éclore. J’ai suivi le cap, gardé le rail, la rampe pas loin de ma main. Je n’ai pas déserté. J’ai juste choisi de m’absenter, de plus en plus souvent. Je n’ai pas renoncé à faire fructifier le patrimoine familial. J’ai même prévu un rejeton pour la suite. J’ai tout prévu. Je n’ai pas piqué dans la caisse. J’ai rempli soigneusement les bordereaux du magasin. Je n’ai pas sacrifié ta clientèle. J’ai marché sur tes pas. Je n’ai pas su te faire disparaître au bon moment. J’ai envie de me lever. Je n’ai plus le choix. J’ai le cul collé sur cette chaise. Je n’ai pas aidé à mettre la table en arrivant. J’ai apporté des fleurs qui puent. Je n’ai pas mis le vin sur la table. J’ai apporté de la merde sous mes chaussures. Je n’ai pas mis le tablier pour remuer la salade. J’ai vidé le pot de sel dans la casserole. Je n’ai pas caressé le chien baveux. J’ai fait un croche-pied à Matthieu. Je n’ai pas la patience d’attendre la fin de ce repas. J’ai envie de me tirer. Je n’ai pas faim. J’ai envie de les insulter. Je n’ai pas envie d’être sympa. J’ai besoin de la traiter de conne l’autre au bout. Je n’ai plus la force de faire semblant. J’ai rien fait tout seul. Je n’ai pas de vie à moi. J’ai construit un tombeau. Je n’ai plus peur. J’ai peur terriblement peur. Je n’ai pas bougé. J’ai trop à gagner des habitudes."

© Texte déposé
 

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